SOS paysans endettés

Témoignage parut dans le journal l'humanité, le 22 janvier 2000.


Depuis sa création en 1987, la quinzaine de bénévoles et les trois salariés de l’association Solidarité paysanne battent la campagne pour aider les agriculteurs endettés. Généreux et combatifs, ils démontrent que la crise n’est pas une fatalité.
Surendettement, faillite, humiliation : difficile de voir la vie en rose lorsqu’on évoque la situation des agriculteurs des Côtes-d’Armor auxquels Solidarité paysanne vient en aide. Au local de l’association, près de la gare de Saint-Brieuc, les quatre bénévoles et le salarié réunis ce soir ne font pourtant pas dans la sinistrose. Graves, mais pas désespérés, ils dressent le bilan de treize années de lutte dont témoignent les dossiers qui s’alignent sur les étagères. Rémy a même le courage de plaisanter, en se présentant comme doublement bénévole, pour l’association, et dans l’agriculture : depuis deux ans, il s’éreinte dans son exploitation qui ne lui rapporte pas un sou.
" En treize ans, nous avons aidé 700 familles d’agriculteurs, explique Philippe, conseiller en gestion, salarié de l’association. Et le nombre d’appels ne cesse d’augmenter. " Première région agricole de France, la Bretagne a longtemps été considérée comme l’exemple à suivre en matière de productivité et de bonne santé économique. Une agriculture " intégrée ", reposant sur de petites exploitations productrices de porcs, de volailles, de fruits et légumes, entièrement dépendantes des fournisseurs à l’amont, et des grossistes à l’aval.
Aujourd’hui, le modèle s’effondre, et les producteurs paient les pots cassés. " On les a incités à investir des sommes énormes, en leur faisant miroiter un avenir radieux, explique Michel, président de l’association. Des représentants leur disaient qu’ils pouvaient gagner beaucoup, à condition de faire construire des bâtiments, et donc d’emprunter. Au début, le contexte économique était favorable. Aujourd’hui, à cause des taux d’intérêts, le remboursement devient souvent impossible. En ce moment par exemple, on aide un exploitant qui avait emprunté 1,4 million de francs pour 2 400 m2 d’élevage de dindes. Avec les intérêts, il doit rembourser 2,6 millions, presque le double ! "
La banque, les fournisseurs, les coopératives, les centrales d’achat, la mutuelle agricole, l’EDF, le vétérinaire : les factures s’accumulent, l’étau des dettes se resserre, souvent dans le silence et le non-dit, par peur que les voisins ne le sachent, par honte d’être dans la mouise. Henri, cofondateur de l’association, insiste sur l’aspect humain, primordial, du travail de l’association : " Les " gars " attendent souvent d’être au bord du gouffre pour nous appeler. Notre première tâche est de leur remonter le moral. Le simple fait de parler est déjà un soulagement énorme, après plusieurs années d’humiliation, à quémander des prêts, des délais, des étalements de dette. À subir la violence psychologique des créanciers, qui parfois viennent tous les deux jours à la ferme, les engueulent comme des enfants, vont jusqu’à les insulter. " Plusieurs rencontres à la ferme permettent de crever l’abcès, puis d’établir un diagnostic financier de l’exploitation, enfin de chercher des solutions pour sortir de l’impasse.
Dans l’ancienne caserne qui héberge nombre d’associations de Saint-Brieuc, le local de la Confédération paysanne jouxte celui de Solidarité paysanne. Cette proximité n’est en rien due au hasard : en 1987, ce sont en effet quatre militants de la " Conf’ " qui, en marge de leur activité syndicale et politique, décident de s’organiser pour aider " les copains qui sont dans la gadoue ". Henri, l’un de ces pères fondateurs, retrace le développement de l’association, subventionnée par le Fonds social européen et par le conseil général : " Pour être à armes égales avec les services contentieux des créanciers, nous avons embauché deux conseillers de gestion et une juriste. " De plus en plus, les négociations avec les créanciers se soldent par un règlement à l’amiable : les dettes sont étalées, parfois en partie annulées. " La conciliation judiciaire arrange tout le monde, explique Philippe. Finalement, les créanciers préfèrent éviter l’affrontement violent, coûteux et mauvais pour leur image. "
Pour les bénévoles de Solidarité paysanne, pas de chômage technique à l’horizon : à l’heure actuelle, un tiers des agriculteurs des Côtes-d’Armor sont théoriquement en état de faillite. " Les banques pourraient leur faire mettre la clé sous le paillasson, explique Philippe. Mais elles préfèrent les laisser survivre artificiellement. Les enjeux sont politiques : ils ne peuvent pas se permettre d’envoyer tous ces agriculteurs au dépôt de bilan, sinon c’est l’explosion sociale ! "
Entre les départs en retraite et les faillites, 300 exploitations disparaissent tout de même chaque année dans le département. Si le constat est pessimiste, les bénévoles ne sont pour autant résignés, car pour eux il n’est pas question de fatalité : " D’accord, les secteurs porc et volaille sont en crise, les cours se sont effondrés. Mais le vrai problème, c’est le partage de la valeur ajoutée. Car il n’y a que les producteurs qui trinquent : en amont et en aval, les industriels, les grossistes, les banques, les transporteurs, tous continuent à afficher de gros bénéfices. "
Pour la plupart, les quelque quinze bénévoles sont eux-mêmes des agriculteurs qui ont connu des problèmes d’endettement. Aujourd’hui tirés d’affaire (ou presque), et forts de cette expérience, ils cumulent le travail dans leur propre exploitation et les visites chez les confrères en difficulté, essayant d’insuffler un peu de solidarité et de combativité dans un milieu plutôt individualiste et démoralisé. Ils aimeraient développer une action préventive, former les agriculteurs à la gestion et au droit, les informer sur les pièges à éviter. Et parce que le problème dépasse largement les frontières des Côtes-d’Armor, ils tissent des liens avec des associations d’autres départements et d’autres pays. Pas démotivés face à la masse de travail qui les attend, ils avouent cependant que " les problèmes ne font que commencer ", et qu’ils ne savent pas " comment tout ça va se terminer ".
Fanny Doumayrou