Les champs de la détresse

On le sait, les conditions de travail des paysans sont rudes. N’empêche, pour Michèle Salmona, la mise en place des politiques publiques d’incitation économique se solde, depuis 35 ans, par des coûts humains de plus en plus lourds. Pour cette infatigable observatrice des conditions de travail des paysans, la souffrance, l’angoisse, la dépression et les suicides broient ces hommes et ces femmes… dans un déni (1) total.


Michèle SALMONA. Enseignante en psychologie du travail et cofondatrice du CAESAR (Centre d’anthropologie économique et sociale: applications et recherches à Paris X) en 1970, Michèle Salmona a mis en place un groupe interdisciplinaire Travail et santé dans l’agriculture et a monté un enseignement sur les Méthodologies d’évaluation des politiques publiques à partir de recherches multiples menées dans l’agriculture et dans l’artisanat et un enseignement de psychosociologie du développement. Elle est notamment l’auteur de « Les paysans français: travail, métiers, transmission des savoirs » et « Souffrances et résistances des paysans français », tous deux publiés en 1994 Aux Editions L’Harmattan et d’un article « Les champs de la souffrance » publié dans la Revue Travail et Santé de janvier 2002. E

1967 À 1974 : LE DÉNI DE L’ÉMERGENCE DE LA DÉPRESSION CHEZ LES AGRICULTEURS

Contrairement à ce qui est dit dans un article paru dans Le Monde du 26 octobre 2002 (2), que depuis cinq ans un certain nombre de témoignages concordent sur l’augmentation des suicides en milieu agricole et sur l’importance de la dépression dès 1970, il y a eu de 1967 à 1974 un déni de l’émergence importante de la dépression chez les paysans en liaison avec le démarrage et la mise en place des politiques publiques d’incitation économique dans l’agriculture. En effet, dès 1967, mes travaux de recherche dans diffé rentes régions françaises mettent en relief la question des coûts mentaux du développement, en particulier la dépression, l’érosion de l’identité personnelle et sociale et les phénomènes de confusion mentale en milieu agricole. Dans certaines petites exploitations familiales, l’effort pour réaliser la modernisation amène chez certains collectifs familiaux une surcharge de travail physique et mental. Dès lors, le discours des paysans, se trouvant dans ces situations de modernisation très rapide, est structuré de manière très particulière: l’agriculteur parle de lui comme s’il parlait d’un autre. Par ailleurs, il est en permanence obligé de se référer à des espaces précis et à des moments précis du cheminement de cette modernisation. « Il ne sait plus où s’arrêtent les limites de sa personne dans cet effort de chaque instant pour gagner la bataille du développement ». Ce discours manifeste une schize: l’acteur répète sous différentes formes « Qui suis-je, où suis-je? ».

Dans le même temps, on remarque chez ces paysans une très forte désocialisation par rapport à la société locale; ils sont murés dans une solitude géographique et humaine. Evidemment les jeunes adultes, qui vivent avec les parents dans une situation d’usure physique et mentale permanente, développent des conflits graves qui sont une des causes de silence du collectif à l’intérieur et à l’extérieur du groupe. Cette fragilité physique et psychique m’a amené à consulter des notables paysans locaux pour signaler que les aides économiques apportées aux paysans en modernisation dans des zones difficiles ne répondaient pas aux questions posées par la perte de l’énergie collective, par les relations négatives entre les acteurs du groupe et du manque de sociabilité minimale avec la société locale. Michel Cépède (3) avait construit une série d’indicateurs des zones où le développement productiviste serait difficile (pentes, climats, nombre d’hectares, etc.), mais l’élément le plus important n’était pas signalé: le collectif de travailleurs qui réalise cette modernisation. Je suggérais qu’on pourrait mettre sur pied des visites régulières auprès de ces familles emmurées et épuisées, pour favoriser une resocialisation.

 Le député notable paysan, étant lui-même responsable d’un organisme de formation de conseillers agricoles, ne percevait pas la difficulté des conseillers à assurer et à traiter cette fragilité psychique de ces familles. Il aurait peut-être été possible, à l’époque, de mettre sur pied des éléments de sensibilisation de ces conseillers à la prise en compte des incidences de l’effort de modernisation sur la psyché des paysans. Ces coûts humains sont pourtant intégrés par des économistes comme William Kapp (4) et par les nouvelles écoles d’économistes pour qui le lien entre l’économique, le social et le psychique va de soi. Par ailleurs Michel Cépède avait compris l’importance « du facteur humain » dans le développement, et l’intérêt de le prendre en compte dans les indicateurs qu’il avait élaborés.

1974-2002: LE DÉNI DE LA DÉPRESSION ET DU SUICIDE. 

En 1974, dans une micro-région où je travaillais, alors qu’un programme de transformation radicale d’activité de la région prenait fin, une série de suicides avait lieu et n’était connue ni de l’administration locale, ni des notables locaux (médecins). Puis, en 1975, en un autre lieu, les aspects positifs de la démographie et de l’économie paysanne locale rendaient difficile les explications d’une série de 13 suicides. Dans ce cas, également, l’administration et les notables locaux n’étaient pas au courant. Seule l’Eglise m’informa de cette crise sociale et prit dans les deux cas des initiatives pour étudier localement, avec l’aide de l’évêché, les causes de cette série de suicides. Ce n’est que six mois plus tard que la réaction des décideurs-formateurs et responsables locaux se manifesta, par une demande d’aide à la réflexion, que l’on m’adressa ainsi qu’à trois collègues. Après cette consultation/réflexion aucune suite ne fut donnée dans les instances administratives ou professionnelles. Durant l’année 1977, une recherche sur le travail agricole financée par l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture, m’amena à développer les théories de Palo Alto sur les situations paradoxales et sur l’incidence de ces situations sur la psyché des acteurs. En effet, chez les paysans en développement, un écart considérable se manifeste entre les objectifs définis par les organisations agricoles dans le cadre des Plans de modernisation et la réalisation de ces derniers. Comme dans toute situation paradoxale, les agriculteurs se trouvent dans une situation où aucune réponse n’est bonne: s’ils veulent survivre et se moderniser, ils sont obligés d’accepter les aides et les conditions associées à ces aides; s’ils ne se servent pas des aides, ils sont condamnés à disparaître. Par ailleurs, la réalisation du Plan avec les aides ne permet pas de réaliser les objectifs annoncés par les organisations. On appelle cette situation paradoxale une situation de double contrainte (5). Elle est porteuse d’une déstructuration de la personne et d’une perte de l’énergie psychique mobilisable dans une situation qui nécessite de faire un effort important pour se moderniser. A la suite de cette analyse des caractéristiques de la situation des agriculteurs en développement porteuses d’une grande souffrance psychique, des groupes d’agricultrices me demandèrent de réfléchir avec elles sur les incidences pathologiques des situations paradoxales, sur l’équilibre des membres du groupe familial agricole. Je décidais alors d’organiser, avec l’Institut agronomique méditerranéen de Montpellier, dont les stagiaires étaient tous des décideurs ou de futurs décideurs dans leur pays d’origine, une rencontre sur le thème « Santé et développement » dans cette région où des aménagements spectaculaires avaient été réalisés. A mon étonnement, aucun notable, aucun acteur administratif ne se déplaça.

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