Le tabou du suicide agricole

source: Sud ouest

Le père de Clément s'est donné la mort lundi. À 22 ans, le fils accuse la pénibilité du travail agricole et veut libérer la parole. 110 personnes mettent fin à leurs jours chaque année, selon une étude.



Clément Lémonie, 22 ans, refuse que le décès de son père passe inaperçu.

C'était lundi matin. 11 h 30. Clément arrive à la ferme familiale de Saint-Martial-Viveyrol (près de Verteillac) et découvre le corps sans vie de son père. Il y a une lettre « d'adieu », raconte le fils, où son père lui demande de reprendre l'exploitation, de « prendre soin » de son œuvre de quarante ans. Où il « s'excuse de me laisser avec les dettes » dont il écrit qu'il en avait « marre ». Daniel Lémonie avait 55 ans ; il a été enterré jeudi matin à Saint-Martial, devant une foule de 500 amis, plus ou moins proches. « Il repose en paix », souffle Clément, 22 ans, jeune ordinaire, polo et piercing, le regard sombre et franc. Il a choisi de témoigner malgré l'éventuelle suspicion d'impudeur pour essayer de lever le « tabou » du suicide.

« Je ne veux pas que sa mort passe inaperçue. Qu'on dise juste : "c'est fini." Hé bien non, ce n'est pas fini. » Clément sait qu'il y a « d'autres paramètres » qui expliquent le choix de mourir, mais que « quand on s'est battu pendant quarante ans pour son travail et que du jour au lendemain, on sent que ça disparaît », les soucis du métier se mêlent aux aléas du privé. Que la souffrance des agriculteurs est aussi « grave » que celle des agents de France Télécom ou des gardiens de prison.


« Il avait de la fierté »
Clément raconte les derniers mois, sombres, au tribunal pour rééchelonner des dettes ou dans le bureau du banquier pour négocier sa patience. Les 60 000 euros de dettes. Les années de prêts faciles, « banalisés », puis les autorisations de découverts qui s'amincissent. La pression des fournisseurs. Il dit : « Mon père faisait confiance aux gens qui le conseillaient, il était trop gentil. » De ses problèmes, il ne disait rien. « Malheureusement, dans le milieu rural, on n'en parle pas. C'est très rocailleux. Il y avait de la fierté personnelle. Ce n'est pas quelqu'un qui se plaignait. » Voilà le mal agricole que Clément veut pourfendre : la « dignité » qui empêche d'alléger son malheur en se confiant. « Ça a dû compter. »

En Dordogne plus qu'ailleurs

L'inquiétude monte. Le mois dernier, la délégation territoriale de l'Agence régionale de santé (ARS) a commandé à l'Observatoire régional de santé d'Aquitaine (Orsa) une fiche de synthèse concernant le suicide en Dordogne.

La Dordogne est le département le plus touché d'Aquitaine. D'après l'Orsa, entre 2004 et 2006, chaque année, environ 110 habitants sont morts par suicide. Des hommes pour les trois quarts ; âgés de moins de 55 ans dans un cas sur cinq. 44 % des décès concernent les plus de 65 ans, contre 28 % au plan national. Chez les 25-34 ans, un quart des décès est dû à un suicide. Et depuis 1985, le suicide a toujours fait plus de victimes que la route. L'Observatoire régional précise que les modes les plus utilisés sont la pendaison (39,7 %) et les armes (25,1 %).

Groupes de parole

L'étude de l'Orsa ne montre pas la part des agriculteurs dans ses statistiques. En 1999, l'Institut de veille sanitaire et sociale (INVS) a estimé que la mort volontaire est plus forte de 60 à 80 % chez les exploitants agricoles. Mais « le phénomène est infiniment complexe », analyse Alain Cournil, le directeur de la caisse de la Mutualité sociale agricole de Dordogne et Lot-et-Garonne.

« Le suicide, c'est un tout. Il y a les problèmes familiaux, l'état psychologique, l'isolement ou la précarité… » La MSA tente de mobiliser un réseau de travailleurs sociaux et d'élus locaux, « quand on sait qu'il y a une difficulté. Quand un troupeau doit être abattu, par exemple. Là, on peut cibler une fragilité. » Moins quand il s'agit d'une rupture sentimentale, parfois dramatisée par l'isolement rural. « C'est aussi pour cela que le monde agricole est plus vulnérable. On s'épanche moins. »

Dans un contexte de productions en crise, les syndicats agricoles pointent « la paperasse » vécue comme une contrainte, les dettes comme un échec, les contrôles comme une suspicion. Et, pêle-mêle, le manque de perspectives économiques, les politiques versatiles et l'image brouillée de l'agriculture pour le grand public.

A. V.

« Sa dernière volonté »
Daniel Lémonie était adjoint au maire depuis trente-trois ans, impliqué dans l'association de chasse et le Comité des fêtes. Un besogneux qui prenait peu de vacances, un homme « bien chez lui » qu'on pouvait aussi croiser à la belote, le soir dans le village. Il y a dix jours, le père tapait sur l'épaule du fils en souriant : « Tu vas t'en sortir. » La veille, il l'a eu au téléphone. Pas d'alerte. C'est lundi que Clément a compris « qu'il était embêté à ce point ». Et lundi qu'il s'est pendu.

L'exploitation compte 150 ha de céréales, une quarantaine de moutons, 2,5 ha de noyers en production d'ici deux ans. Les Lémonie pressent les noix qu'on leur apporte pour faire une huile « très connue » aux alentours. Clément va reprendre toute l'activité, « car c'est la dernière volonté » de son père. C'était prévu : en 2010, il devait prendre des parts dans l'exploitation et travailler « avec lui ». Le voilà seul. Devant la boîte à outils de Daniel, il pense aux fois où ils serraient un boulon à deux. Devant le tracteur, il pense à son père qui conduisait avec le chien sur les genoux. Le fils avait commencé à se soucier d'un meilleur rapport entre les coûts de production et de vente, se mêlait de l'ultime négociation avec la banque, qui refusait un supplément de découvert d'un millier d'euros « pour acheter de l'essence ». La goutte d'eau qui fait déborder le vase, « alors qu'on rentre les blés dans deux mois ».

Comme les rares études qui existent et les acteurs du monde agricole désappointé par la question du suicide (lire ci-contre), le fils accuse le « peu de confiance » entre agriculteurs, les « très bons amis » qui continuent d'aider à mener l'exploitation, mais trop « rares » ; comme l'image dévaluée du métier. Il y a quelques mois, des exploitants l'ont appelé pour faire remarquer la fatigue de son père et « savoir s'il comptait vendre ses terres » : « J'appelle ça des charognards. » Clément préfère dire qu'il faut du « courage » pour mourir. Et que son père serait fier de le voir reprendre l'exploitation.