La mort est dans le pré



ARTICLE LU SUR Le Journal du pays Basque

Béatrice MOLLE

Les agriculteurs ont un risque trois fois plus élevé de se suicider que les cadres. C'est le constat d'une étude menée dans la durée par l'Institut de veille sanitaire, en l'absence d'autres données permettant d'éclairer ce phénomène.
Concrètement, on ignore combien d'agriculteurs passent chaque année à l'acte. Les chiffres sur le nombre de suicides chez les agriculteurs n'existent pas plus au niveau hexagonal que local. Cependant, l'Association des producteurs de lait indépendants (APLI) donne le chiffre de 805 agriculteurs qui se sont suicidés en 2009, dont un tiers d'éleveurs. Une association qui a fait sensation en organisant une marche funèbre, lors du dernier Salon de l'agriculture, afin de dénoncer la recrudescence des suicides parmi les éleveurs et le non-dit.
Autre entité, le Centre d'épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDC) a recensé 121 suicides d'agriculteurs en 2007, en affirmant avoir procédé au dépouillement des certificats de décès. Des certificats de décès qui n'indiquent pas la catégorie socioprofessionnelle, lorsque la personne est retraitée. Avec comme conséquence l'exclusion des statistiques des personnes âgées de 65 ans et plus. Et Grégoire Rey, du CépiDC, précise que «même pour les actifs dont la profession est indiquée, on ne sait pas qui a fait la déclaration : si c'est le médecin, la famille ou les pompes funèbres.»
L'étude de l'Institut de veille sanitaire, même si elle ne donne pas de chiffres, est la seule qui renseigne sur les suicides d'agriculteurs. L'étude analyse les causes de décès par secteur d'activité de 1968 à 1999 à partir de l'échantillon démographique permanent de l'Insee. Conclusion : «Les agriculteurs exploitants sont les plus touchés par les décès par suicide», avec un «risque relatif» 3 fois supérieur à celui des cadres pour les hommes, et 2,2 fois plus élevé pour les femmes.

Suicides en Pays Basque

L'étude identifie trois facteurs principaux de suicide : les conditions de travail, l'isolement social pour les non-salariés et «la facilité d'accès aux moyens de suicide.» L'étude indique également que, bien que statutairement indépendants, les agriculteurs sont soumis aux aléas climatiques, à l'évolution du marché et aux décisions de l'Union européenne sur la Politique agricole commune (PAC). Dans cette étude, aucune mention particulière pour le Pays Basque. Seule donnée, le CépiDC indique qu'en 2007, 69 hommes et 17 femmes se sont donné la mort en Pays Basque. Sans que soient mentionnées ni les zones géographiques, ni les catégories socioprofessionnelles : «Nos données ne peuvent pas être plus précises et les chiffres de l'étude concernent uniquement les hommes de 25 à 59 ans. Nous ne disposons pas de chiffres plus récents concernant les CSP (catégories socioprofessionnelles) et d'aucune donnée régionale» explique-t-on au CépiDC.
Nous avons contacté Joanes Goyenetxe qui fait partie du réseau SOS Indartu, qui a pour mission d'aider les agriculteurs en difficulté, «dans la confidentialité et la convivialité» précise-t-il. «C'est une préoccupation, nous nous occupons de 25 personnes en ce moment à l'intérieur, et, pour certains cas, nous nous demandons : `Jusqu'à quand tiendront-ils ?', `Y aura-t-il un passage à l'acte ?' Nous travaillons en liaison avec les assistantes sociales et les agences de Crédit agricole qui sont nos prescripteurs», ajoute-t-il. Les syndicats agricoles contactés en Pays Basque, nous ont répondu qu'ils n'avaient pas les moyens de recenser les cas de suicides éventuels. Mais tous convergent pour affirmer qu'il n'y a pas d'alerte sociale concernant les suicides en Pays Basque : «Mais ne nous voilons pas la face, les problèmes existent, et, en période de crise, frappent les plus petits.»

L'étude du Dr Claire Noblia sur les suicides en Pays Basque

Claire Noblia a rédigé un mémoire en 1976 pour l'obtention du diplôme de médecine du travail agricole de Tours. Le mémoire intitulé 20 ans de suicides au Pays Basque est toujours d'une criante actualité, même si la société a évolué. «Je me rends compte qu'il n'y a toujours pas de statistiques. A l'époque, j'ai fait mon mémoire en m'appuyant sur les fiches du tribunal de Bayonne. Chaque fois qu'il y a un suicide déclaré, il y a enquête pour vraiment savoir si cela est un suicide. A l'intérieur, il y avait beaucoup de morts classées comme des arrêts cardio-respiratoires. Nous estimions qu'un tiers des suicides réussis n'avaient pas été répertoriés comme tels. Il faut savoir que même dans les statistiques de la Drass, les suicides sont comptabilisés dans les traumatismes accidentels.
En Aquitaine, nous avons plus de morts par suicide que par accident de voitures. Dans le domaine du non-dit, il y a aussi le problème des assurances, pas seulement le tabou. Plus l'assurance-vie entre dans les moeurs, moins il y a de suicides, puisque le bénéficiaire en cas de suicide ne peut toucher l'argent», explique Claire Noblia. «A l'époque de la rédaction de ce mémoire, je venais de créer Seaska, j'étais plongée dans cette problématique de langue. Et pour moi cette répression sociale et linguistique du paysan était liée. Il y avait un fort exode rural. Les difficultés avaient été transportées en ville avec en plus un phénomène de déculturation. Car la langue, en l'occurrence l'euskara, n'est pas seulement un moyen de communication, mais aussi comme pour toute langue, une manière de structurer sa pensée.»